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Les Algériens parlent-ils vraiment arabe ? Ce que la darija nous dit sur notre rapport à la langue

darija

Posez la question à un Algérien et vous obtiendrez rarement une réponse simple. « Oui, on parle arabe », dira l’un, avant d’enchaîner trois mots en français et un verbe conjugué dans une forme que personne au Caire ne comprendrait. Un autre répondra « on parle algérien », comme si cela suffisait à clore le débat. Et dans un sens, c’est exactement là que tout commence.

L’Algérie entretient avec la langue arabe un rapport que peu de pays arabophones connaissent. Un rapport fait de fierté officielle et de pratique clandestine, où la langue enseignée à l’école n’est presque jamais celle qu’on parle à la maison. Pour comprendre ce paradoxe, il faut remonter le fil d’une histoire linguistique hors du commun.

La darija, cette langue qui ne dit pas son nom

Quand un Algérien commande un café, raconte une blague ou engueule ses enfants, il le fait en darija. Pas en arabe classique, pas en français, mais dans cette langue hybride, vivante, qui mêle des racines arabes à des emprunts berbères, turcs, espagnols et français. On estime que plus de 30 millions d’Algériens la parlent au quotidien, ce qui en fait, de très loin, la langue la plus utilisée du pays. Et pourtant, elle n’a jamais eu de statut officiel.

L’humoriste Mohamed Fellag résumait la chose avec sa lucidité habituelle en décrivant l’algérien comme « une langue trilingue, un mélange de français, d’arabe et de berbère ». Il avait raison, mais il aurait pu ajouter que ce mélange n’est pas un accident. Il est le produit de siècles de brassages, de conquêtes et de résistances silencieuses. Le mot tabla (table) vient du français, babor (bateau) de l’espagnol vapor, et certaines tournures grammaticales sont directement calquées sur le berbère. Rien de tout cela ne figure dans les manuels scolaires. Ceux qui veulent mesurer à quel point leur arabe navigue entre ces registres peuvent d’ailleurs tester son arabe en quelques minutes pour y voir plus clair.

L’arabisation, ou comment on a appris une langue que personne ne parlait

Au lendemain de l’indépendance en 1962, l’Algérie a fait de l’arabe classique sa langue officielle. Le choix était politique avant d’être linguistique. Il fallait tourner la page de 132 ans de colonisation française, et la langue arabe, intimement liée à l’islam et au nationalisme, offrait un symbole puissant de souveraineté retrouvée. Les premières lois d’arabisation, portées par le président Ben Bella puis accélérées sous Boumediene, ont progressivement imposé l’arabe classique dans l’administration, la justice et l’éducation.

Le problème, c’est que cet arabe classique n’était la langue maternelle de personne. Pas plus des Algériens arabophones, qui parlaient darija, que des Kabyles ou des Chaouis, dont les langues berbères n’avaient aucune place dans le nouveau récit national. On a donc enseigné à des millions d’enfants une langue qu’ils n’entendaient ni à la maison, ni dans la rue, ni au marché. L’arabe classique est devenu la langue de l’école et des discours officiels. La darija est restée celle de la vraie vie.

Le président Bouteflika lui-même a fini par reconnaître publiquement cette impasse en déclarant qu’il ne parvenait pas à déterminer quelle langue parlaient les Algériens, ajoutant que ce n’était « ni de l’arabe, ni du français, ni même de l’amazigh », mais un mélange que l’on comprenait à peine. L’aveu était aussi cruel que lucide.

Le français, « butin de guerre » jamais restitué

L’écrivain Kateb Yacine, né à Constantine en 1929, est sans doute celui qui a le mieux incarné la complexité du rapport algérien aux langues. Auteur de Nedjma, roman fondateur de la littérature algérienne moderne, il a écrit toute son œuvre majeure en français tout en militant pour l’indépendance. Sa formule est restée célèbre : le français est un « butin de guerre ». Autrement dit, une arme retournée contre celui qui l’a imposée, et qu’il serait absurde de rendre à l’ennemi une fois la bataille terminée.

Cette phrase résume à elle seule le paradoxe algérien. Le français reste aujourd’hui la langue dominante de l’économie, de l’enseignement supérieur scientifique et d’une partie de la vie culturelle. Les étudiants arrivent à l’université avec une formation arabophone et se retrouvent face à des cours dispensés en français. Les discours politiques oscillent entre les deux langues selon le public visé. Et dans la rue, la darija continue de tout absorber, intégrant sans complexe les mots français dans sa grammaire arabe, créant des formes que Kateb Yacine aurait probablement adorées.

Une diglossie qui en dit long sur nous

Les linguistes appellent cette situation une diglossie : la coexistence, au sein d’une même communauté, d’une variété « haute » (l’arabe classique, réservé aux contextes formels) et d’une variété « basse » (la darija, langue du quotidien). Le phénomène existe ailleurs dans le monde arabe, mais il prend en Algérie une ampleur particulière, parce que le français vient s’ajouter à l’équation et que le berbère, langue nationale depuis 2016, complique encore le tableau.

Le résultat, c’est qu’un Algérien moyen navigue chaque jour entre plusieurs registres linguistiques sans même y penser. Il lit le Coran en arabe classique, regarde un match commenté en dialecte égyptien qu’il comprend grâce aux séries télé, négocie un contrat en français, et appelle sa mère en darija truffée de mots kabyles s’il est originaire de Tizi Ouzou. Cette gymnastique permanente est souvent présentée comme un handicap. Elle est en réalité une richesse cognitive considérable.

Apprendre l’arabe quand on est algérien : un faux paradoxe

Beaucoup d’Algériens de la diaspora, et même des résidents, souhaitent aujourd’hui approfondir leur maîtrise de l’arabe, que ce soit pour des raisons professionnelles, culturelles ou spirituelles. Le constat est souvent le même : on comprend la darija de ses parents, on se débrouille à l’oral, mais dès qu’il s’agit de lire un article de presse, de rédiger un email professionnel ou de suivre une conférence en arabe moderne standard, les lacunes apparaissent.

Ce décalage n’a rien d’étonnant. La darija et l’arabe littéraire partagent des racines communes, mais les différences phonétiques, grammaticales et lexicales sont suffisamment importantes pour qu’un locuteur de darija ne puisse pas automatiquement lire un journal en arabe standard. Certains sons disparaissent, d’autres se transforment. Le qaf classique devient un gaf en algérien. Le mot akh (frère) se transforme en khou. Les voyelles terminales des déclinaisons, qui structurent la grammaire classique, disparaissent presque entièrement à l’oral.

Pour ceux qui veulent combler cet écart, le plus efficace reste de commencer par identifier précisément ses points forts et ses lacunes, puis de suivre un parcours structuré qui tient compte de ce socle dialectal. Car contrairement à un débutant complet, un locuteur de darija possède déjà un capital linguistique précieux : de l’intuition grammaticale, du vocabulaire passif, et surtout une oreille entraînée aux sonorités de la langue.

La darija comme pont, pas comme obstacle

L’erreur serait de considérer la darija comme un arabe dégradé ou un obstacle à l’apprentissage du « vrai » arabe. C’est exactement l’inverse. La darija est une porte d’entrée. Elle conserve l’essentiel du système verbal arabe, une bonne partie du vocabulaire fondamental, et surtout elle transmet quelque chose qu’aucun manuel ne peut enseigner : le rythme, l’intonation, la façon dont la langue vit dans la bouche de ceux qui la parlent depuis des siècles.

Les poètes populaires algériens l’ont toujours su. Sidi Lakhdar Ben Khlouf, au XVIe siècle, composait en darija des poèmes qui se transmettent encore aujourd’hui. La tradition du chaâbi, musique populaire algéroise, repose entièrement sur des textes en dialecte. Et le raï, né dans l’Oranie des années 1970, a fait de la darija une langue chantée dans le monde entier. Toute cette production culturelle prouve que la darija n’est pas une sous-langue. C’est une langue à part entière, avec son histoire, sa littérature et sa dignité.

Des organismes comme LingoVisio, spécialisés dans l’enseignement de l’arabe en ligne avec des professeurs natifs, intègrent d’ailleurs cette réalité dans leur approche pédagogique, en tenant compte du profil linguistique de chaque apprenant plutôt que d’appliquer une méthode unique à des publics très différents.

Alors, les Algériens parlent-ils arabe ?

Oui, mais pas celui qu’on croit. Ils parlent un arabe vivant, métissé, en mouvement permanent, qui porte en lui les traces de toutes les civilisations qui ont traversé cette terre. Ils parlent un arabe que les grammairiens de Bagdad ne reconnaîtraient pas, mais que les poètes de la Casbah défendraient avec passion.

La question n’est pas de savoir si les Algériens parlent « vraiment » arabe. C’est de comprendre que leur rapport à la langue est le miroir exact de leur histoire : complexe, contradictoire, et infiniment riche. Plutôt que de choisir entre l’arabe classique et la darija, entre le français et le berbère, peut-être est-il temps d’accepter que la richesse linguistique de l’Algérie n’est pas un problème à résoudre. C’est un héritage à cultiver.

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